La blague du jour (1): Une pâte d’huile d’arachide enrichie, la solution à la « malnutrition » infantile dans le monde…

Ces jours-ci est sorti un article sur Rue89 qui nous parle du Plumpy Nut. Rien de très nouveau, mais là n’est pas le problème. Il y a quelques années, j’avais appris l’existence de ce produit et j’avoue que je m’en étais réjoui. Mais depuis, de l’eau a coulé sous les ponts.

https://i2.wp.com/www.algosophette.com/association/images/news/9348_large1_0000240.jpgOn nous présente là un produit qui va régler le cas de « 20 millions d’enfants malnutris sévèrement » pour un budget de 100-150 millions d’euros, et l’inventeur ajoute : « avec 600 millions d’euros, on règle le problème de la malnutrition des enfants » (c’est d’ailleurs le titre de l’article). Mais il y a là plusieurs problèmes graves :

  • Le calcul qu’on nous propose est le suivant : il y aurait environ 100 millions d’enfants qui souffrent de malnutrition (le budget pour 20 millions d’enfants multiplié para à peu près 5). Sachant qu’environ 1.000 millions de personnes (un milliard) dans le monde souffrent de malnutrition/dénutrition (selon la FAO), on laisse sur le carreau 900 millions de personnes. De ce milliard de personnes qui souffrent de malnutrition, un minimum de 25% (je laisse une bonne marge !) sont des enfants et adolescents, donc au moins 250 millions d’enfants. On laisse donc de côté au moins 150 millions d’enfants et adolescents, sans plus d’explication. Certains supposeront qu’ils sont affectés moins « sévèrement » par la malnutrition, donc ils ne comptent pas vraiment…
  • Deuxièmement, en nous présentant une solution miracle, on occulte les causes réelles de la malnutrition (je préfère le terme « dénutrition » pour ma part). Pas une seule fois on ne parle des causes de la dénutrition dans cet article ! Cela ne veut pas dire que ces compléments alimentaires soient inutiles, bien au contraire. Mais soyons logiques : la solution à la dénutrition, ce sont des compléments alimentaires pour les enfants affectés, ou est-ce une alimentation suffisante, saine et nutritive ? Le traitement « curatif » ou la prévention ? Croit-on réellement qu’en apportant (ou en faisant produire localement) ces pâtes d’huile d’arachide nutritives, on va régler la question de la dénutrition ? Doit-on prévenir la dénutrition une bonne fois pour toute, ou essayer de solutionner ce problème, quand il est déjà déclaré, sans jamais y arriver ?

La dénutrition n’est pas la conséquence du destin, du choix des dieux, elle n’arrive pas non plus d’un jour à l’autre, par hasard. La dénutrition se reproduit et s’étend dans le monde entier, en particulier depuis 3 ou 4 décennies. Et il n’y a pas de vaccin contre la dénutrition, même si cet article nous le laisse croire. On peut donner la pâte d’arachide à la famille de l’enfant dénutri, mais 4 mois plus tard, il reviendra au même endroit avec les mêmes problèmes. Alors que faire ?

Ici il est temps de rappeler un détail d’importance : la grande majorité des personnes qui souffrent de dénutrition vivent dans des zones rurales, c’est-à-dire que ce sont des paysans.

Pourquoi ?

https://i1.wp.com/www.proteger.org.ar/archivos/SojaEnAmazonasFotoGpeaceLarge.JPGNe serait-ce pas parce qu’une très grande partie des zones rurales des pays du Sud sont désormais de gigantesques monocultures destinées à l’exportation (soja, canne à sucre, café, bananes, bois, etc.) et que les petits paysans sont dépossédés de leurs terres et ne peuvent plus produire leur alimentation ?

Bien sûr que oui !

En Colombie, le seul pays d’Amérique Latine qui n’a jamais fait de Réforme Agraire, le prétexte parfait pour déposséder les paysans, c’est le conflit armé et la production et trafic de drogues (narcotrafic). Depuis 50 ans, tant les groupes guérilleros comme l’Etat et son bras paramilitaire, ont « conquis » des millions d’hectares de terres qui appartiennent aux paysans, aux indigènes, aux afros. Le total est estimé à un minimum de 50.000 km2 – 5 millions d’hectares – c’est-à-dire un dixième du territoire français, pour vous faire une idée.

Ici en Colombie, il n’y avait presque pas de dénutrition dans les années 50-60, mais depuis l’entrée des multinationales, et l’implémentation massive des monocultures (dans le département du Cauca : de canne à sucre et café dans les zones chaudes et de « fique » dans les zones plus hautes), la dénutrition atteint des niveaux inimaginables.

https://i2.wp.com/www.ecoclimatico.com/wp-content/uploads/2008/11/monocultivo.jpgDans le reste de pays latino-américains, les dictatures ont également aidé à implanter le néolibéralisme et le libre-échange total, dans le cadre d’une « Contre-Réforme Agraire » qui vise à déposséder les petits paysans et qui favorise les monocultures aux mains des multinationales. En Afrique et en Asie, partout c’est la même histoire : on mécanise les champs, on augmente la superficie de ceux-ci (sinon ce ne serait pas rentable et utile de mécaniser), et de cette manière, on créé (et on renforce) la pauvreté rurale en quittant les terres des petits paysans. Conséquence DIRECTE : la dénutrition augmente considérablement, sans même parler de l’exode rural, qui remplit les bidonvilles de toutes les villes de l’hémisphère sud.

C’est pourquoi aujourd’hui, ce que demande la très grande majorité de pays dans le monde, ce n’est pas l’assistance alimentaire, mais bien le droit à la SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE. Que les pays du Nord nous laissent produire notre alimentation. Cela veut dire arrêter de vendre des produits artificiellement moins chers, et arrêter de favoriser la dépossession des terres des petits paysans par les multinationales.

Les européens doivent arrêter une bonne fois pour toutes de s’imaginer en sauveurs des pauvres petits africains qui mangent pas à leur faim, et doivent laisser les pays de l’hémisphère sud (les peuples devrais-je dire, car les gouvernements, eux, sont des complices indignes de ce commerce) construire leur SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE.

https://i0.wp.com/revista-amauta.org/wp-content/uploads/2009/08/soberania-alimentaria.jpg

La solution à la dénutrition, ce n’est pas le Plumpy Nut. Arrêtons ce discours colonial du sauveur, du bon père, du monde développé, qui va « aider » les pauvres. La majeure partie de ce qu’a apporté l’Occident au reste du monde, c’est la destruction, l’exploitation, la domination (physique, mentale, culturelle, du savoir, etc.) et l’arrogance. Beaucoup d’arrogance.

L’unique solution, est c’est démontré dans beaucoup de pays, Cuba en premier lieu, c’est la récupération des cultures locales (des savoirs et des graines/semences), la fin de l’utilisation des fertilisants et engrais chimiques, la fin du dumping du Nord, la protection des territoires du Sud et de leur production, la fin des latifundios, et la réforme agraire.

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PS : J’espère me tromper, mais est-ce un hasard que ce monsieur inventeur ne parle pas des causes de la dénutrition ? Sa pâte d’huile d’arachide se vendrait-elle si les pays du sud construisaient leur souveraineté alimentaire et prévenaient la dénutrition ? Sûrement pas. C’est donc ça son « business model »… Mes félicitations pour tant d‘altruisme.

PSS : À écouter une partie d’un discours de Thomas Sankara (dans le post antérieur de ce blog), ancien dirigeant Burkinabé, au tout début et puis à la minute 17 de ce documentaire d’Arte, qui répète que le pays peut produire son alimentation, mais qu’il continue à recevoir des aides alimentaires qui le bloquent, et qui habituent à mendier (je reprends ses termes).

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